Edito du n°2



 

Face à un monde trop souvent représenté en demi-teinte par nos contemporains, le poète choisit, encore aujourd’hui, l’option du contraste. Pour lui, pas de demi-jour qui consiste en une vision indifférenciée du réel.

Il existe bien une sorte de demi-jour aux heures où la lumière est toute pénétrée de nuit, aux heures aussi où la conscience suspend son jugement sur la vision qu’il lui est donné de recevoir.

Mais le clair-obscur, comme nous le dévoilent Rembrandt ou La Tour, ne gomme pas les différences entre ombre et lumière. Bien au contraire, ombre et lumière se révèlent mutuellement, et la nuit devient alors « nuit obscure » ou « nuit lumineuse ».

Si le silence de la nuit peut aider à la délivrance du poème, le poème doit aussi faire l’épreuve de sa mise au jour car il s’agit, pour tout poète, d’« explorer à la fois l’enfer et le paradis » (François Cheng), de saisir l’unicité de chaque moment, de ne pas s’arrêter à son versant tragique ou à sa surface harmonieuse.

 

L’éclairage du monde selon l’alternance du jour et de la nuit, selon l’alternance des saisons, ne va pas de soi, et cela, les poètes de ce numéro ne cessent de l’esquisser. Le monde ne se donne jamais de la même manière qu’à un autre instant, que ce soit du « wagon matinal », de « l’ombre d’un chemin », lorsqu’« il pleut à Paris », dans la « nuit courbée », ou dans la mi-nuit (« halbe Nacht »). C’est bien la tâche du poète que de restituer quelque chose de cette vision précaire. Et, si certains de nos poètes semblent peut-être aspirer plus que d’autres à la lumière, ce simple constat s’impose : « je ne sais pas moi-même ce que je ferais dans le jour ».

C’est souligner l’impuissance du poète à révéler entièrement le monde à lui-même, ne pouvant que proposer des bribes de visions instantanées, partielles et parfois même contradictoires.

C’est reconnaître qu’il reste toujours un mystère, une part d’ombre dans le poème, qui, comme dans le monde, ne peut être élucidée. Voilà la manière que les poètes ont d’être ancrés dans le monde, de ne pas s’en détacher, de le vivre à tout prix. Ce qui n’est pas sans risque : « être-au-monde est une belle œuvre d’art qui plonge ses artisans dans la nuit » (René Char).

 

Et pourtant, les poèmes apparaissent bien comme des « feux dans la nuit » (Colette Nys-Mazure) : par leur adresse permanente – plus ou moins dévoilée – à un autre, ils sortent de la nuit intérieure du poète, et, pour cet autre, ils viennent éclairer le réel autrement. Le poème n’est vraiment que par son interlocuteur, par son lecteur et repose sur cette conviction du poète : « je t’écris, mon ami ».

Mais le poète ne tend pas nécessairement à cet ami un miroir du monde agréable à regarder, il révèle quelque chose de plus profond en lui, comme ces hommes et ces femmes qui peuplent les tableaux de Jean Rustin et qui ont touché nos auteurs.

Cette profondeur a quelque chose à voir avec cet « éclat de lumière » (Jean-Pierre Lemaire) qui vient habiter le poète lorsqu’il contemple le monde et qui vient, peut-être ici aussi, se donner en partage.

 

Blandine Douailler

Directrice de publication


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