Edito du n°1



 

Le poème, les mots qui le composent et ce qui lui échappe. Le poème, sa nudité, sa résistance, le drame qu'il accueille presque invariablement.

Son lieu, sa matière.

Le poème est un corps à part entière, une forme qui se déploie – les « ailes » du poème – ou se replie sur elle-même, l'expression primordiale qu'il y a encore une trace à écrire. Peut-être cette forme glisse-t-elle tout à fait entre les mains du poète ; peut-être a-t-il cessé d'être un nouveau démiurge ; peut-être a-t-il appris, témoin forcé de décennies qui voulurent sonner le glas de la pensée, à écrire d'une autre façon, à donner à son geste une modestie inédite.

 

Face à une disparition annoncée, ou plutôt, face à ce qui faisait de lui une ombre désormais inadaptée, presque inappropriée, le poème est très vite apparu comme un « risque » (Heidegger) ; sur son corps faisait pression un « nuage pesant » (Rilke), avatar détourné du couvercle baudelairien, qui écorchait au plus près le langage, la matière poétique.

Aussi le poète doit-il aujourd'hui inverser son rapport à la chose écrite : il est celui qui prend le risque de l'écriture.

Le moindre vers évolue sur les aspérités d'une « vallée grise » (Rimbaud) et en prend les teintes principales. Il est ainsi devenu bancal, fragile, trébuchant, et puise une force nouvelle de ce malaise apparent.

 

Une force nouvelle qui serait l'élévation.

Le corps du poème se confond avec les voilures des anges qui hantent la nuit de Jacob, les toiles de Chagall, les élégies de Rilke. Il est une matière vacillante, une « expression matérielle » (Bachelard).

 

Si nous écoutons les poèmes de ce recueil, il faudra saisir un appel à l'infini, à une odeur toute particulière, à une forme de « paradis » ; l'ange que l'on y rencontre alors n'est sans doute pas celui que nous attendions : il s'est transformé tour à tour en « fantôme », en « bande d'oiseaux » nocturnes, ou encore en êtres à qui « il reste l'infini à parcourir ».

Installés « au bord de l'air », les mots entendus sont à la fois frêles et remplis d'une certitude : ils dessinent, au sol ou dans ce qu'il reste du ciel, à chaque pas et inlassablement, l'empreinte d'un chemin. Certains diront qu'il s'agit d'un chemin « vers la mort », d'autres d'une marche entre des notes de cloches et la grandeur d'un dôme. Ce cheminement est le reflet d'une recherche de ce qui pourrait densifier le mot, et au delà la parole, le corps du poème lui-même.

 

Nous cherchons en lui ce qui « fait » corps ; nous cherchons en lui les preuves d'un visible immuable. Nous faisons peut-être fausse route : arrêtons-nous sur ce que nous ne pouvons pas mesurer ni voir, arrêtons-nous sur ce qui, en lui toujours, fait qu'il est un « léger souffle du monde » (Petr Kràl).

 

Cathia Chabre

Rédactrice en chef

 


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